Le Noir américain correspond à l'homme marginal que Robert E. Park illustre avec la figure du juif émancipé.
Une fois le ghetto médiéval supprimé, le juif devint un « hybride culturel », évoluant dans un contexte sociale ambivalent ; il s'accommoda à un monde différent tout en restant peu enclin à rompre avec son passé et ses traditions. Dans le même temps, il ne fut guère accepté, en raison des préjugés raciaux, par sa nouvelle société.
De même, une fois l'esclavage aboli et qu'il fut permis au Noir américain de participer à la vie culturelle des peuples parmi lesquels il vivait, celui-ci s'est retrouvé sur la marge de deux cultures et de deux sociétés (américaine d'une part et africaine d'autre part) dont la fusion ne s'est jamais réalisée.
L'Africain, déporté en Amérique pour travailler dans les champs de coton, a perdu une partie de ses racines et a mélangé ce qui lui restait de sa culture avec des éléments culturels occidentaux. Devenu un « hybride culturel », sa différence lui a sans cesse été rappelée par la couleur de sa peau. Cependant, le traitement inégal qu'il a subi et son exclusion raciale sous-tendent la société américaine selon Philippe Paraire.
L'Amérique est hétérogène pour des raisons historiques. Elle est composée d'autochtones indiens, d'immigrants blancs et d'esclaves noirs amenés de force. C'est pourquoi la population du Nouveau Monde chercha divers moyens pour constituer un corps social et politique. Selon Paraire , elle retint en fin de compte l'exclusion raciale comme principe d'homogénéisation de la population blanche. Ainsi, l'histoire de l'Amérique correspond à l'histoire de l'exclusion. Le massacre des indiens est une première étape dans l'élaboration de l'exclusion socio-ethnique. Le parcours des Noirs américains constitue une étape plus élaborée du concept. Etant nécessaires et exploitables sur le plan économique, les Africains d'Amérique n'ont pas été détruits comme les Indiens.
Pour les Noirs, les mécanismes d'exclusion ont été affinés et continuent de l'être encore aujourd'hui. Selon Paraire, ils sont passés par trois statuts successifs : d'abord esclaves, ils ont été, par la suite, libérés mais maintenus, jusqu'au début des années septante du XXème siècle, à l'écart de la vie économique, politique et culturelle par un arsenal de lois ségrégationnistes. Enfin, confinés dans des « downtowns » surveillés par la police bien qu'officiellement, leurs droits étaient équivalents à ceux des Blancs américains.
Pour justifier l'exclusion raciale, il a fallu démontrer la nature infra humaine de la population noire par diverses stratégies.
La première a été d'imposer l'idée que les Noirs n'avaient pas d'histoire et qu'ils avaient toujours été passifs face à la situation de l'esclavage. En réalité, la résistance âpre et collective à l'ordre servile fit d'innombrables victimes et prouva la détermination des Africains d'Amérique à refuser le sort animal qui leur était fait et à nier ainsi, les armes à la main, cet état d'infériorité que l'esclavage avait défini pour eux. La résistance prit diverses formes : rebellions violentes, conspirations, brigandages, pillages, incendies, meurtres et évasions individuelles.
La deuxième stratégie fut d'occulter l'extraordinaire contribution des Afro-américains à l'enrichissement du pays pendant la période de l'esclavage, mais aussi après leur émancipation depuis plus d'un siècle.
La dernière stratégie fut l'exploitation des créations culturelles spécifiques du peuple noir américain.
L'idéologie de l'Amérique conservatrice est parvenue à imposer l'idée que les Noirs américains n'ont pas une culture mais un ensemble confus d'instincts (la musique, le goût du sport, du sexe et le sens du rythme...). En utilisant ce melting pot et la destruction totale des racines culturelles africaines chez les esclaves, l'idéologie de l'exclusion parvient à voir l'influence blanche partout : il y aurait du blanc dans le Blues, dans le Jazz, dans les poèmes de L. Hughes, dans le cinéma de Spike Lee... En fait, ce qui est blanc dans tout cela, c'est le financement et donc le profit : les disques de Blues sont pressés et distribués, dans les années 20, par les directeurs blancs des Race Records ; les premières créations d'Elvis Presley sont des reprises édulcorées de Blues.
Le Blues et le Jazz se jouent sur des gammes africaines à cinq notes ; l'improvisation, les réponses instrumentales (riffs), l'intégration du folklore, de la langue parlée et de l'argot ne sont pas le fait de la musique savante et académique des conservatoires blancs. Les grands schémas culturels africains sont donc maintenus dans la mentalité, de même que le comportement et les techniques artistiques de création des Noirs américains (au moins jusque dans les années 80).
La réalité d'une culture sauvée de la période de l'esclavage est parallèle à cette résistance active que l'on a aussi trop longtemps niée. En même temps qu'il préparait son complot, l'esclave rebelle cherchait un moyen de retrouver l'Afrique en lui. De la même manière, la recherche d'identité des créateurs noirs qu'il s'agisse de chanteurs de Blues comme Big Bill Broonzy, de rockers comme Jimi Hendrix, de théoriciens comme Malcolm X ou de cinéastes comme Spike Lee, ne vise pas une synthèse des formes culturelles blanches ; elle se contente d'utiliser leurs apports (guitare, télévision, micros, films etc......) pour exprimer un message noir.
Par la négation de la culture des Noirs américains, l'idéologie raciste cherche à anéantir toute volonté culturelle identitaire ; Peuple sans histoire et sans passé, sans culture, sans conscience collective ni rôle historique, les Noirs doivent donc vivre séparés du reste de la nation.